Alors que la tradition géopolitique allemande se concentre sur la puissance continentale et l’idée d’unité du contient eurasiatique, les Anglais et les Américains soulignent le caractère déterminant de la puissance maritime dans la quête de la domination mondiale.
Pour ce faire, nous allons utiliser des concepts qui virent le jour sous la plume de John Halford Mackinder, l’un des pères de la géopolitique anglo-saxonne, et de Nicolas Spykman, un célèbre journaliste américain, tous les deux ayant puisés dans les thèses du grand géopoliticien allemand Karl Haushöfer.
Pour traiter les relations entre les États-Unis et la Russie (anciennement l’URSS), il sera donc indispensable d’utiliser les notions qu’ils ont développé de par leurs travaux, à savoir celles de Heartland ou cœur du continent eurasiatique, qui est une zone pivot où s'articulent toutes les dynamiques géopolitiques de la planète (principalement la Russie,) et de Rimland, c'est-à-dire les terres intermédiaires entre le centre le l'Eurasie et les mers riveraines que doivent maîtriser les terres du croissant insulaire intérieur (ou outlying island), expression qui désigne l'Amérique du Nord.
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À la fin du XIVe siècle, les États-Unis sont devenus une grande puissance industrielle. Achevée sur le plan terrestre, leur hégémonie ne dépend plus que de leur prédisposition à maîtriser les mers. Les États-Unis, à l’image de l’Angleterre d’hier, disposaient d’atouts pour asseoir cette domination. Ici déjà rentraient en collision les visions de Spykman et de Mackinder. Le premier prédisant la domination mondiale américaine par la maîtrise stratégique de la mer, lui permettant ainsi de pénétrer en profondeur sur l’île mondiale en l’encerclant par le biais des rimlands. Là où le second prête une victoire à terme de la domination du heartland sur le reste du monde. En revanche, pour les deux théoriciens, la zone de conflit principal est indéniablement le rimland.Mais l’application de la théorie du rimland exige la mise en place d’une flotte habilitant ceux qui la possèdent à remplir de telles ambitions (la flotte américaine compte ainsi aujourd’hui 80 navires de guerre dont 22 porte-avions nucléaires). Pratique qui peut s’avérer et s’est avérée payante par une présence sur les mers et les océans leur conférant la prédisposition de pénétrer en profondeur sur le continent où furent installés de nombreuses bases militaires. Il n'y a qu'à regarder la présence américaine massive dans le Pacifique, au détroit de Taiwan ou au Japon.
La politique de rivalité terre/mer s'est par la suite exportée aux États-Unis par le biais d’un élève de Karl Haushöfer, collègue de Mackinder, du nom de Robert Strausz-Hupé. Son maître-ouvrage, Géopolitique : le combat pour l’espace et le pouvoir, va servir de base à Roosevelt. L’objectif est de créer un Empire américain où l’Europe serait une province organisée en fédérations et donc soumise à l’OTAN, seule capable de sauver la civilisation occidentale face à l’impérialisme russo-soviétique.
Ces thèses seront ensuite largement reprises durant la guerre froide, notamment par Richard Nixon puisque Henry Kissinger et Zbiegniew Brzezinski, deux de ces principaux conseillers (ainsi que ceux de nombreux autres présidents américains), furent formés à l’école de géopolitique de Strausz-Hupé, le Foreign Policy Research Institute créé en 1955.
La dynamique de refoulement du heartland russo-soviétique s’articule autour de trois axes dont le déroulement procède par étapes :
- d'abord la mise en place de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (ou OTAN) en Europe Occidentale facilitant ainsi l’accès à la Méditerranée et séparant celle-ci de l’Europe slavo-orthodoxe.
- ensuite la signature du Pacte de Bagdad au Moyen-Orient et dans le monde arabo-musulman pour empêcher les puissances du heartland d'accéder à la mer Noire et à la mer Caspienne.
- puis enfin la création de l'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est (ou l’OTASE) dans les années 50 avec les pays signataires, à savoir la Thaïlande en Asie du Sud-Est et, en Extrême-Orient, le Japon et la Corée du Sud.
La guerre de Corée de 1950 à 1953, entre les forces communistes de la Corée du Nord aidées par l’Union soviétique et la République populaire de Chine, et entre la Corée du Sud, soutenue par les Nations Unies sous l’égide américain ; puis la guerre du Vietnam de 1959 à 1975, opposant la République démocratique du Viêt-Nam (ou Nord Vietnam), ravitaillée matériellement par le bloc de l’Est, et la Chine, face au Sud Vietnam, militairement soutenu par l’armée des États-Unis à partir de 1964 et appuyé par plusieurs alliés d'iceux (Australie, Corée du Sud, Thaïlande, Philippines), illustrent bien la stratégie d'endiguement américaine.
Stratégie d’endiguement qui se poursuit dans les années 70 en s’appuyant sur une Chine impériale et autocentrée s’opposant aux avancées russo-soviétiques avec pour complément insulaire le Japon. Doctrine de Spkyman pleinement pratiquée par l’un de ses disciples Zbiegniew Brzezinski, d’ailleurs conseiller du gouvernement Carter.
Ainsi, les États-Unis, en isolant le heartland russo-soviétique, parviennent à maintenir leur hégémonie mondiale et, même si l’écroulement communiste n’est factuel qu’en Europe occidentale avec la chute du mur de Berlin en 1989, cette stratégie se poursuit. Cela souligne la prééminence de l’Europe occidentale comme rimland de premier plan. Pour approfondir l’analyse ci-dessus, quelle que soit la situation, comme cela sera soulevé par la suite, le but réel est d’empêcher l’édification d’une grande Europe des nations articulée autour d’une alliance entre l’Europe péninsulaire et la Russie continentale, c’est-à-dire le rimland principal et le heartland.
La chute de l’URSS a occasionné, au niveau mondial, non plus la rivalité entre deux grands blocs idéologiques, mais l’avènement de l’apogée de l’hégémonie américaine étant alors la seule super-puissance mondiale. Hégémonie dont l’architecture est visible sur quatre axes : la suprématie militaire et technologique, informatique, culturelle et bien sûr économique. Peu après a éclaté outre-atlantique la vision d’un néoconservateur américain d’origine japonaise, Francis Fukuyama, dans son ouvrage La Fin de l’histoire, érigeant l’hégémonie américaine au rang de seule super-puissance mondiale où le modèle des démocraties libérales empêcherait tout conflit.
Or paradoxalement, pour parachever une telle ambition, les stratégies précédemment évoquées sont non seulement restées opérantes, mais ont acquis encore plus d’ampleur. Effectivement, pour reprendre la terminologie d'un Strausz-Hupé désirant l’émergence d’un Empire américain, il convenait de créer un bloc euro-atlantique dans lequel le rimland qu’est l’Europe péninsulaire serait une tête de pont de l’hégémonie américaine en Eurasie. C’est ce qu’aborda Brzezinski dans son Grand échiquier, où il exigea la maîtrise de l’Eurasie comme rimland essentiel à contrôler.
Notons, pour terminer, que des esprits aiguisés avaient dès le départ décrypté la stratégie américaine. C'est l'exemple de Charles De Gaulle qui, déjà en son temps, avait pressenti cette manœuvre en déclarant que l’OTAN était : « une organisation imposée à l’alliance atlantique et qui n’est que la subordination de l’Europe occidentale aux États-Unis d’Amérique. »
L’Alliance Atlantique vise d'abord à garantir le contrôle du heartland. Mais la pénétration américaine sur le continent se fait plus profonde comme en témoigne la situation balkanique bien après la guerre du Kosovo. Il s’agit maintenant pour les néoconservateurs et les divers géostratèges américains de passer du concept de contrôle du monde à celui d’hégémonie totale pour puiser dans la phraséologie de Robert Kagan et William Kristol.
Les deux principaux ouvrages de Pierre Hillard, La décomposition des nations européennes et La Marche irrésistible du Nouvel Ordre Mondial, montrent en effet qu’il s’agit d’aller plus en avant dans la mise en pratique des théories de Mackinder et Spykman en maîtrisant totalement les deux rimlands principaux que sont l’Europe péninsulaire et le Moyen-Orient, complétant alors ce qui fut mis en place par Brzezinski lorsqu’il était conseiller du président Carter. C’est-à-dire l’encerclement de la Russie grâce à la déstabilisation de ses régions frontalières.
Aujourd’hui, les États-Unis poursuivent leur politique de refoulement de la Russie post-soviétique. Ils cherchent en fait à la priver de son espace d’influence, qui s’étend des pays Baltes à l’Asie centrale, en usant du double levier de l’OTAN et des révolutions colorées. C’est le cas de l’Ukraine que les États-Unis cherchent à otaniser, car elle représente un enjeu stratégique de par son débouché sur la mer du Nord et sur la Méditerranée. À terme, les stratèges américains entendent ainsi atteindre le but qu’ils ont toujours fixé : neutraliser définitivement les puissances continentales du heartland à partir des rimlands périphériques de manière à atteindre l’hégémonie mondiale totale.
Ainsi cela revient finalement à maîtriser l’Eurasie en arrimant le Moyen-Orient à l’Union européenne en commençant d’ailleurs par faire pression sur les chancelleries européennes pour qu’elles intègrent la Turquie, pilier sud de l’OTAN. La création de ce bloc euro-atlantique ayant pour quadruple avantage d’affaiblir l’allié-concurrent qu’est l’U.E. en la balkanisant et en l’otanisant tout en la coupant de l’Europe slavo-orthodoxe, de neutraliser cette dernière en la contournant par le Sud et en érigeant avec le rimland U.E./Moyen-Orient une architecture économique et démographique faisant contrepoids au concurrent direct de l’Amérique, la Chine, et pour finir de ralentir le développement économique de l’Inde.
Pour conclure, la stratégie américaine, et plus particulièrement celle des néoconservateurs au pouvoir depuis les années 80, vise à encercler la Russie, qui est le cœur de l’Europe, en contrôlant les terres entre les mers et le heartland. Mais aussi à endiguer la Chine et à mâter l’Inde, pays en plein développement.
Elle s’appuie pour cela sur les conceptions géopolitiques de Mackinder et Spykman qui ont théorisé la politique d’endiguement de la Russie et des autres puissances continentales. Cette stratégie est perceptible suite aux différents conflits dans lesquels ont été engagés les États-Unis depuis les deux Guerres mondiales, la Guerre froide et ces dernières années. Comme au Vietnam. Ou par la volonté des États-Unis de faire entrer dans l’Alliance Atlantique les pays qui étaient jusqu’alors en zone d’influence de la Russie.
Mais, comme le signale implicitement Bzrezinski dans son livre majeur, Le grand échiquier, les multiples stratèges américains ne réussiront pas à imposer le Nouvel Ordre Mondial ne serait-ce que parce que la Chine sera la première puissance mondiale en 2020.