mardi 15 décembre 2009

L'écriture grandiloquente

D'après l'ouvrage de Clément Rosset, Le Réel : traité de l'idiotie.

Le langage grandiloquent est un langage principalement constitué de mots étrangers au réel. Ces mots évoquent des choses qui n’existent qu’à l’état de mots. Ce sont des inventions linguistiques : « ils n’existent qu’en tant qu’on en parle » ; car ils ne traduisent pas un quelconque réel. Comme l’écrit Rosset : « ôtez le mot, vous ôtez du même coup le chose. » Ainsi, la chose meurt en même temps que le mot. Maintenant, prenons les mots chien et maison, supprimons-les du dictionnaire : la chose qu’ils désignent n’aura pas cessé d’exister en elle-même.

La grandiloquence, selon Rosset, est un accident du langage, un langage manqué. Le langage manque en effet ce qu’il est censé traduire, le réel. L’homme est « un mauvais conducteur de la réalité. » Il n’arrive pas à retranscrire le réel par le langage, d’où le mauvais contact entre l’homme et la chose. « Parler, c’est manquer le réel. » Au sens commun, la grandiloquence désigne un langage outrancié, signe lui-même d’une outrance plus générale. Rosset y voit un « symptôme d’une divagation essentielle, [...] la caricature d’un défaut plus profond. » L’outrance verbale offre donc au langage la possibilité de divaguer, d’errer à l’aventure puisqu’il a perdu son ancrage au réel.

La grandiloquence (du latin « grandis » et « loquis : association de la parole et de l’énormité) est une exagération. Un langage pompeux. Elle transforme le signifiant en insignifiant, l’anodin en essentiel. La grandiloquence gonfle démesurément le « volume » de ce dont elle parle. Elle est une augmentation quantitative et qualitative : le contenu devient énorme et il s’exprime d’une manière elle-même outrée. Là, Rosset prend l’exemple d’un panneau où il est écrit : « Bézier, capitale du monde. » Non seulement, Bézier est promue capitale du monde, mais il faut afficher cette vérité sur tous les murs de la ville.

Autre cas où il se dit des choses énormes, et de manière énorme : Les confessions de Rousseau. L’auteur, dans les premières livres, écrit :

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. [...] Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. »

Rousseau présente donc ses Mémoires comme un événement prodigieux, unique, tout en employant une rhétorique judiciaire : « je ne cache rien », « Dieu se porte garant », etc. Bref. Il y a une inflation du contenu et de l’expression. Aussi parfois, il arrive que l’enflure du contenu s’exprime dans un style sobre, ce qui accentue davantage l’effet grandiloquent. Voici, par exemple, comment Julien Green, dans son Journal, avoue qu’il s’ennuie en famille, et décide, par conséquent, d’aller faire un tour :

« En mars de cette année 1923, il y eut une soirée étrangement mémorable… Nous étins tous assis autour de la salle à manger, sauf Anne qui était sortie. On venait de desservir et mon père jouait aux cartes avec Lucy pendant que Mary faisait une patience. La pièce était tiède et tranquille et je n’entendais que le petit bruit des cartes à jouer. Parfois, Mary me faisait tressaillir en toussant. Tout à coup… J’eus le sentiment d’être une personne que je ne connaissais pas et qu’une énergie subite venait de m’être donnée. Je me levai comme pour ranger mon livre et d’une voix que je crois entendre encore, je dis simplement : « Je vais sortir. »

Ce passage est comique voire ridicule. Le lecteur s’attend en effet à ce qu’on lui livre un secret d’une importance capitale ; or Green ne parle que d’une sortie. Ce décalage entre l’annonce d’une importante confidence et la minceur de la confidence finale est révélateur d’un langage grandiloquent. Julien Green parle en effet d’une action incroyable (« mémorable »), dont il tremble à l’avance (« me faisait tressaillir ») et qui nécessite un courage énorme (« une énergie subite venait de m’être donnée ») ; une action gravé à jamais dans sa mémoire (« une voix que je crois entendre encore ») alors qu’en fait il manifeste juste le désir de prendre l’air.

La grandiloquence réside dans l’importance accordée à l’anodin. Elle est donc un effet d’enflure, réalisé en transformant le banal en un événement extraordinaire et ce (pas toujours) dans un style lui-même exagéré. Ces différentes formes de grandiloquence, comme le dit clairement Rosset, ne suffisent évidemment pas à caractériser toutes les formes de grandiloquence. Donc, si vous voulez en savoir davantage, n’hésitez pas à acheter Le Réel : traité de l’idiotie.