« Nous sommes Français de France nés d'un même ventre. » Cette phrase de l'abbé Suger montre la longue durée du sentiment national en France. L'illustre conseiller de Louis VI et Louis VII avait bien identifié ce qu'on nomme aujourd'hui par le mot nation. L'identité française, loin d'être une fondation innée, un dessein divin, un « machin » tombé du ciel, est comme l'a très expliqué Colette Beaune dans son livre Histoire de la nation France, une lente, longue et difficile construction.
Une construction tant spirituelle, on connaît à ce sujet la phrase de Joseph de Maistre : « Les évêques ont fait la France comme les abeilles font la ruche », qu'intellectuelle (c'est Jean Bodin qui jette les bases l'indépendance nationale à travers son livre De la Souveraineté), sans oublier, ce que beaucoup de politiques laissent de côté, que la nation est une réalité physique (géographie, relief, urbanisme et ruralité). Ce qu'occulte aussi les membres de l'intelligentsia, c'est que la France, comme toute nation, s'est construite par le sang, la souffrance et les larmes. Nul pays ne s'est constitué par la paix, mais par la guerre, c'est-à-dire par une commune volonté de puissance d'un même peuple à vivre-ensemble, sur un territoire donné, selon une Tradition définie.
L'Histoire en tant que discipline est, par la suite, l'instrument structurant du roman national pour paraphraser Michelet. Elle sert à l'unité du pays, à l'édification d'un sentiment d'appartenance, soit à faire de bons petits soldats de la nation. Ce sont des évènements paradigmatiques tels le dimanche de Bouvines qui forment les lignes-forces de ce roman national. Cette stratégie fut reprise par l'école de la République. Or, la République jacobine a entraîné la virtualisation de la vieille maison France. C'est ce qu'on peut désigner par la formule « nation-contrat. » D'où une perversion de l'ancien modèle fondé sur le concret et des valeurs d'airain.
Ainsi avant que la nation-contrat, issue de l'idéologie des Lumières, ne domine le monde et les imaginaires, la nation avait indéniablement un ancrage au réel. Dans un article de l'Action Française, un docteur en Sciences politiques parle alors de nation-héritage. C'était une conception barrésienne avant l'heure, la Terre et les Morts. La première conception est apparue avec la Révolution sans plus céder sa place depuis tandis que la seconde est morte, sauf dans l'esprit de quelques irréductibles, présent dans le cœur des vivants comme disait Malraux. La nation devenue une entité, une abstraction, un être désincarné, avait ainsi besoin de fanatiser ses citoyens par l'idéologie pour remplacer l'ancienne patrie charnelle dont l'amour qu'on lui portait était évident, instinctif, innéique.