« Le Système occidental, appuyé sur l’espace américano-nippon, entreprend une gigantesque domestication des peuples. Les sociétés deviennent des « machines biologiques » divisées en secteurs, en rouages. Leur fonction : satisfaire des besoins homogènes de consommation et de sécurité artificiellement stimulés. La vie communautaire et les projets de destin des peuples disparaissent. Pour l’Europe, c’est la fin du temps historique, l’enterrement des politiques sous les programmes de survie et de petit bonheur. Le totalitarisme doux des dictateurs de l’organisation, des manipulateurs, des régulateurs, des pouvoirs décentrés et incitatifs fait regretter l’époque des créateurs et des décideurs. Le Système entend inaugurer le matérialisme total, submergeant l’âme des hommes et des peuples sous l’obsession de l’égotisme pragmatique. Plus de traditions, plus de modernité : l’âge des poètes, des conquérants, des stratèges est apparemment mort.
D’ailleurs, le recul démographique des peuples inclus dans l’espace d’influence de la société techno-économique démontre à l’envi que, n’étant plus préoccupé que du présent, de l’actuel, du contemporain, l’homo occidentalis n’aura probablement pas de descendance biologique. Aujourd’hui comme dans l’empire romain finissant, miné par le cosmopolitisme, le monothéisme éthique et le sentiment hédoniste, ceux qui étaient des peuples et qui ne sont plus que des populations ont perdu le besoin vital de se prolonger dans une lignée. Le Système et son individualisme pratique, comme jadis les cultures millénaristes et leurs promesses de salut individuel, démantèlent les sentiments collectifs, démobilisent les énergies et incapacitent les audaces. Un peuple disparaît plus souvent par démission que par destruction. Les facteurs destructeurs sont surmontés par un peuple qui veut, dans la profondeur de son psychisme, se perpétuer biologiquement et culturellement. Or, le Système occidental ne tue pas les peuples en leur assénant d’insurmontables épreuves, guerres, famines ou épidémies, mais en rongeant de l’intérieur leur vouloir-vivre, en les déracinant du terreau organique de leurs traditions, en les décourageant de se vouloir un avenir.
Il faut se débarrasser de cette illusion contemporaine, partie prenante de l’idéologie dominante, que les groupes succombent à des crises, à des évènements matériels, à des chocs mesurables et événementiels. Les crises constituent au contraire la matière de l’histoire. Et lorsqu’une civilisation disparaît, les traumatismes économiques ou militaires qui président à son effondrement n’en forment nullement la cause, mais la conséquence. Rome, à son apogée ou à ses débuts, ne vivait pas moins de « crises » qu’à son effondrement ; l’invasion d’Alaric n’était pas plus grave, par elle-même, que celle de Brennus. Ainsi répand-on aujourd’hui le bruit sournois qu’une crise économique constitue la pire des menaces. Bon moyen de dissuader les velléités des révolutionnaires salonards : bourgeois décadents, ils n’échangeraient pas leur mode de vie contre une page d’Ivan Illich. Bon moyen aussi de décourager les vrais projets politiques de contre-société : remettre fondamentalement en cause le modèle économique et juridique mondial, ce serait affamer le monde, plonger l’homme dans le malheur, parce que son niveau de vie comptable s’effondrerait. Le Système table sur la peur, une peur de petits vieux. »
Guillaume Faye, Le système à tuer les peuples, « La cause des peuples », Éditions Copernic, 1981.